Texte écrit par le critique d’art Christian Noorbergen (2017)

Extrait du catalogue Blanco Y negro (2002)

Extrait catalogue Série Noire (2003)


 

NORMA TROSMAN

Venue d’Argentine en Europe pour étudier les grands classiques de la peinture, Norma Trosman en a gardé un profond respect pour le métier, quand composition et couleur ne sont pas de simples recettes mais une véritable grammaire de la peinture.

Dans cette nouvelle série, les vaches sont plus considérées comme des formes abstraites où jouent le blanc et le noir, que come des bretonnes pur lait.
Comme le théâtre utilise le comique de situation, Norma Trosman, dans ses nouvelles peintures, place ses sujets dans des lieux inhabituels pour que se confondent fiction et réalité, mais aussi peinture et narration.

Il n'y a pas d'histoires en ces lieux, mais des possibilités de situations et surtout, de très beaux prétextes à peindre.

Dans cette œuvre, en un clin d'œil facétieux, elle nous révèle son goût pour le cinéma car cet embouteillage fait irrémédiablement penser aux scènes de courses de voitures si prisées des films américains, souvenir renforcé par l'image impressionnante du pont de Brooklyn.

Bruno Delarue
Texte catalogue. Fondation Colas. 2002

Musée du Prieuré

Norma Trosman lâche ses vaches dans les rues

Des troupeaux de vaches dans les rues de Manhattan, en bas du pont de Brooklyn et de gratte-ciel new-yorkais, sur fond d’affiches géantes, ce n'est pas un spectacle habituel. Mais n’y voyez aucun désir de provocation, malgré tout ce que ce parti pris peut avoir de surréaliste.

En transposant ses troupeaux de vaches dans un environnement urbain, Norma Trosman a adopté la démarche inverse de l’humoriste Alphonse Allais, qui voulait construire les villes à la campagne. L'urbain et le rural sont des mondes et des civilisations qui a priori ne sont pas faits pour se rencontrer.

Pour l'artiste, peu importe que « cette rencontre soit crédible ou pas : voir une vache marcher en pleine ville, affronter les voitures, les usines, les ponts, ça pourrait être vrai ».

« J'ai adopté la vache de race Holstein, précise –t-elle, bien carrée, costaude. J'ai commencé par les mettre parmis des meules de foin, ce qui n'est pas normal, puis tout à coup elles débarquent à New York. Elles se promènent dans les rues parmis les voitures, devant les gens étonnés, sur fond d'affiches colorées, ce qui m'intéresse c'est la composition et la couleur, le contraste entre le noir et blanc des vaches et les couleurs vives de décor (voitures, affiches) ».

Havre Libre
2003

Exposition Série Noire

Noir dit voir

Rien dans un roman de série noire n'est dû au hasard. Tour répond à une construction rigoureuse où chaque élément est essentiel au mystère de l'histoire.

Il en est de même dans la peinture de Norma Trosman, où rien n'est du au hasard. Chaque ligne chaque trace, chaque regard participe à la construction de l'œuvre.

C'est un univers plus cinématographique que réel. L'imaginaire va au-delà du simple constat objectif, car il permet de jouer avec la réalité des couleurs, de l'espace et du temps.

Le titre « Série noire » ne peut être mieux choisi, pas seulement pour l'ambiance curieuse de foules surgies d'un film noir et blanc, ni pour les personnages en grisaille tandis que la ville avec ses voitures et ses affiches s'approprie les couleurs, mais surtout parce que tout sert à l'élaboration du mystère.

Son univers est nourri de films noirs, de polars, aux ambiances latinos, nord-américaines ou européennes, à l'image de son parcours. Celui d'un œil non pas déraciné mais ouvert et riche de la diversité du monde. D'où l'imprécision des lieux et des époques, car Norma Trosman aurait pu vivre à Buenos Aires, à New York aussi bien qu'à Paris, mais en ville, toujours.

Nous voilà au cœur du sujet : la ville, où tout se passe, où tout est possible, même l'anonymat, la ville dont l'homme est certainement la victime mis aussi le faiseur de son destin.

Ville tentaculaire…mais point de symbolisme à la Verhaeren. Ici c'est l'homme qui va vers la ville, qui s'y presse, s'y bouscule, s'y précipite sur les escalators vers nulle part.

L'homme pressé et compressé parmi les voitures adulées, et, là haut, la vache incongrue des campagnes, figée tel un sphinx surveillant ce monde grouillant, qui deviendra triste filet de bœuf en ville.

Homme libre, tu chériras la ville…

Bruno Delarue - 2003
Extrait du catalogue "Série Noire"

 

Exposition "SIN TITULO"

« L'important pour moi, est de construire le tableau, poser les masses sur la surface »

Après avoir livré une Série noire digne des meilleurs polars, Norma Trosman s'attache à la ville, ses rues, ses gratte-ciel, ses mythes et ses mystères. Ses rouges flamboient, claquant comme des rideaux de scène, cramoisis, dramatiques, couleur volcanique, couleur festive, couleur chaude, couleur de sang, qui éclabousse la toile.

Sans violence. Le rouge est mis. Il occupe plus de la moitié du tableau, le sol et le corps du bâtiment, L'Usine.

Seules les cheminées dressées comme des colonnes antiques, sont blanches, jetant quelques fumées dans le ciel grisé. Des personnages tout petits se battent…

Dans quelle histoire se sont ils lancés ? Livrés à l'imagination sans borne du visiteur, ils n'ont plus qu'à bien se tenir… Car voici qu'une autre toile révèle un homme à l'imperméable, plaqué contre un pont rouge, alors que s'approchent des automobiles, plutôt rassurantes, jaunes, bleues. On distingue son sourire en coin… c'est un « Traquenard ». Qui piège qui ? Ailleurs, dans le bleu profond de la nuit surgit King Kong, cyclope menaçant, qui soulève une pin –up ravie. Une passante aux cheveux oranges, lunettes noires et teint blême, se détourne de la scène. Comme pour nous inciter à regarder ailleurs ?

Paradoxalement Norma Trosman, superbe scénariste, s'intéresse surtout à la construction de la toile, à la mise en place des volumes, à tracer les lignes, les tangentes, les obliques. Architecte dans l'âme, Norma Trosman travaille plans, formes, surfaces, avec des couleurs profondes, denses, dont elle a le secret. Dans un décor élaboré avec le plus grand soin, elle nous promène d'un bout à l'autre de la toile, arrêtant le temps, dans une histoire…Sans titre.

Brigitte des Isles
ARTS ACTUALITES MAGAZINE - 2004

 

Exposition "Sin Titulo" - Galerie Bruno Delerue

Quelque chose m'a frappé dans vos toiles : vos perspectives urbaines- malgré leurs lignes de fuites souvent très marquées- sont plus plutôt faites pour être regardées « à plat ». De plus, il y a peu de transparences, ni même de dégradés ou d'appels visuels vers des arrière-plans lointains et tout semble au contraire fait pour que l'œil se focalise sur les premiers plans. Tout se passe comme sur une scène, sur le devant de la scène, dans les yeux, les bouches et les peaux des personnages, dans les phares et les pare-chocs des voitures aussi. C'est comme une juxtaposition de gros-plans vos peintures, avec des membrures en acier rouge qui, si elles indiquent l'espace qui fuit, sont néanmoins faites pour être regardées en elles-mêmes, comme des aplats de couleur rouge parcourus de rivets.

Entre ces gros plans, l'œil du spectateur circule avec liberté.

Vos peintures sont comme des portraits de La Ville, mais des portraits au sens propre : les gens des trottoirs, les personnages des publicités… tout le monde pose pour la photo comme un instantané volé au chaos. Du couple mystère ne vient pas d'une étrangeté manifeste des scènes ou de quelque crime que l'on apercevrait dans un coin obscur et brumeux, mais de ce quotidien montré en gros plan, à plat. On pourrait également parler d'extériorité mystérieuse.
Pour en revenir aux lignes de perspective, elles sembleraient plutôt pour vous un moyen de découper l'espace plan de la toile afin de positionner les « objets »(taxis, vaches, visages). Elles frôlent donc le statut de simples obliques, un peu comme si elles appartenaient au même registre que les trames orthogonales que l'on voit affleurer parfois.

Bon après – ou même avant tout- il y a bien sûr votre COULEUR, chaude et latine, qui contraste avec la froideur supposée des paysages et des atmosphères que vous représentez. Les usines rouges et ses hauts fourneaux, les ponts métalliques, les trottoirs et leurs bouches d'égout, les carrosseries des voitures, toutes ces choses liées à la froide industrie deviennent sous vos couleurs d'une chaleur étrange.

Finalement vos taxis jaunes finissent par être aussi sympathiques que vos vaches.

D'une manière générale, on sent chez vous l'envie de « réchauffer la ville » (ou d'exprimer sa chaleur et sa tension, ça dépend comme on voit les choses), que ce soit par un attroupement intempestif de vaches, un chien rouge (hot dog ?), ou un couple que l'on pourrait imaginer lancé dans un tango…

Rorcha
Extrait. Exposition « Sin Titulo » - 2004


C'est certain, Norma Trosman est d'ailleurs.

Peut être vient elle d'un film américain, bien noir, entre crime et traquenard, ou ne serait elle pas plutôt de la réalité argentine.

Bon, disons qu'elle est de nulle part, c'est à dire de partout sinon de la peinture, de celle qui est universelle, qui applique les mêmes lois, les mêmes contraintes pour atteindre à la plénitude qui fut celle de Giotto comme de Zurbaran et de tous ceux qui, comme elle, savent qu'il faut tant et tant construire pour cacher l'effort, cet effort qui révèle la liberté du peintre.

Cet univers n'a pour seule dimension que celui de la des éléments entre eux.

Ici la réalité n'a pas de sens en dehors du champ de la peinture. Ce monde est vrai simplement parce que l'image prouve sa vérité, cette image qui tient dans toute l'irréalité de ses possibles. Chez Norma Trosman ces deux réalités se rejoignent pour signifier de la magnificence de l'imaginaire.

C'est certain, Norma Trosman est aussi d'ici car l'art qu'elle pratique est universel, tout chargé de notre passé il contient aussi une part de notre avenir puisqu'il s'inscrit dans un temps qui est celui de l'infinitude de la peinture.

Extraits. Bruno Delarue
Galerie Bruno Delarue

 

 

Norma Trosman, le film des années trente

Elle avait été très appréciée ici même, en 2002. Norma Trosman est revenue à la galerie Eric Dumont avec d'autres toiles, d'autres atmosphères, et toujours un peu de ce rêve d'Amérique qui ne la quitte pas.

Les vaches, bien qu'il en reste quelques unes ici ou là, sont devenues des personnages souvent énigmatiques. Elle est rentrée doucement dans la série noire et les polars via le cinéma américain des années trente à cinquante. Un cinéma très particulier qu'elle affectionne tout particulièrement pour lui offrir des images et des lumières u peu étranges.

Tout est fiction, « un simple clin d'œil à ce cinéma, à travers des idées, des souvenirs, des voitures mythiques, des affiches ».
En grand ou petit format, son style est resté le même figuratif avec quelques égarements de bon goût. Sa technique aussi : toile tendue ou marouflée sur bois, sur laquelle elle travaille sa propre mixture de pigments mêlés de caséine, a matité donnant un aspect grave et profond. Un autre voyage dans l'âme du cinéma.


Lionel Reynier

Extrait. La Une de Troyes- 2006